Je me réveillais vers six heures du matin, ce 16 août 1994. Après une bonne dose de café, j’entrevoyais enfin le jour. Avec ma lenteur habituelle, il me fallut, ce matin là, une heure dix pour me préparer. Je ne m’étais donné que trois quarts d’heure. C’est donc en très grande hâte que je partis.
Dans la rue, les passants se moquaient de moi. Un garçon mal peigné, chargé d’un sac à dos trop grand pour lui et qui marchait en sautant ! Le trajet fut long jusqu’à
la Gare
du Nord… Dans le R.E.R. qui m’amenait à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, j’étais encore inquiet du retard que j’avais contracté. Pour me rassurer, le train s’arrêta plusieurs fois sans explications, et suffisamment longtemps pour que je m’énerve.
Finalement, arrivé à Roissy, je fus soulagé de voir que tout se passait bien. La navette me déposa juste devant ma porte d’embarquement. Je retirais mon billet, fis enregistrer mon bagage. A la douane, je n’eus aucun problème.
Une demi-heure plus tard, je me retrouvais dans l’avion. Je commençais seulement à ressentir le vague à l’âme des solitaires. Partir en Estonie, seul, sans parler la langue était une entreprise peu commune à cette époque pour un jeune homme de dix-neuf ans.
Le vol se fit sans encombre, au début. J’éprouvais néanmoins quelques sensations désagréables, lorsque je regardais la terre, à travers le hublot. Mon vertige congénital était prompt à se déclencher à la moindre perspective osée. Pour conjurer le mal qui me prenait, je détournais mon regard et admirais l’océan de nuages que nous traversions depuis peu.
Je me demandais alors, si ces formes gazeuses extravagantes et pittoresques – cela ressemblait aux parcs naturels américains ou le sol est sculpté par l’érosion – n’étaient pas la parfaite représentation du relief qu’elles survolaient. Lorsque la nappe nuageuse, par plaque se distendait, j’apercevais le contour de
la Plaine
du Nord, du Benelux, de
la Mer
du Nord, du Danemark puis de
la Baltique.
Mais tandis que le pilote annonçait à la radio, notre prochaine arrivée à Helsinki en Finlande, l’avion se mit soudainement à trembler, comme une feuille. Il était sûrement secoué par les trous d’air et les perturbations atmosphériques dues à son couloir aérien. J’eus cependant une peur effroyable, me demandant si nous allions pouvoir atterrir.
Nous arrivâmes néanmoins à l’aéroport d’Helsinki sans autres problèmes. A la douane, on me demanda combien de temps je souhaitais rester dans le pays. Le douanier fut surpris de ma réponse. Je quittais
la Finlande
dans l’heure.
Je pris un taxi jaune, le taxi du pauvre. Pourtant luxueux, il n’était pas cher. Son prix devait donc être proportionnel à la conduite, assez surprenante de son chauffeur. Ce dernier me déposa dans un port, qui semblait être le bon, mais mes connaissances linguistiques dans la langue autochtone étaient plus que limitées, pour m’en assurer pleinement.
Je m’adressais à un comptoir, en anglais, où l’on m’annonça que le bateau que je devais prendre n’existait plus. Un autre navire cependant le remplaçait, mais dans un autre port de la ville. On m’indiqua le chemin sur un plan et je partis dans le froid. Helsinki n’est pas une ville particulièrement chaude l’été, en tout cas cette saison là. Je me rendais à pied à la douane. Helsinki paraissait une belle ville, mon temps étant compté je n’eus pas le temps de visiter.
Je passais la douane. Le douanier finlandais me regarda étrangement. A plusieurs reprises il compara la photo de mon passeport, me dévisageant avec précision. Puis il me laissa passer. Dans le bateau, j’eus d’emblé le mal de mer et la traversée durerait deux heures.
Arrivé à Pirita, l’un des ports de la ville de Tallinn, je fus à nouveau la proie d’un douanier, cette fois-ci estonien. Héritier des méthodes soviétiques, il me fouilla au corps, avant de faire subir à mon bagage le même sort. Quelque peu surpris, je quittais l’endroit.
Je me rendis compte, alors, que j’étais à Tallinn deux heures trop tôt et que l’on ne m’attendait pas encore. Je n’avais évidemment aucune couronne estonienne sur moi. Je dus me rendre à l’évidence que j’étais dans l’embarras.
Perdu dans cette zone de passage, j’avisais un militaire, à l’air un peu idiot, comme beaucoup de militaires, à qui je tentais d’expliquer la situation. Je dois préciser que je ne parle ni russe ni estonien et que lui ne parlait visiblement que ces langues. Après quelques échanges infructueux, il parvint à prendre une bonne initiative. Je le suivais et il m’amena à dans une station de taxi, un peu cachée. Il me mit dans une voiture, parla au chauffeur et ce dernier démarra en trombe, pour me déposer chez la famille Koppel. Après deux ou trois questions, il comprit que je n’étais pas vraiment du coin et entreprit de me faire visiter en boucle les boulevards périphériques de Tallinn, sans le commentaire touristique qui pour le prix aurait pu aller avec. Au bout d’une heure il me déposa au bon endroit, me demandant cinq fois le montant de la course affiché sur son compteur, et en dollars évidemment.
Seul, dans cette rue aux trottoirs d’herbe et de terre, regardant à travers les haies denses d’essences nordiques, j’apercevais de rares magasins, barricadés et blindés, qu’entouraient des files ininterrompues de maisons identiques en brique rouge, comme celles des corons du nord de
la France.
Mais
le quadrillage urbain soviétique ne laissait rien paraître du charme des bourgades françaises. L’impression que je ressentais me rapprochait bien plus de l’idée de fin de terre, de désolation, que de celle des rues illuminées de la capitale française. Ce n’était pas dû aux estoniens, qui faisaient ce qu’ils pouvaient, à cette époque, mais au fait que la plus grande partie de l’année, ces terres étaient enneigées. Par conséquent, les œuvres de paysagistes, les travaux publics ne pouvaient exister que dans les saisons chaudes, de quelques semaines seulement.
C’est alors que je débarquais chez les Koppel, commerçants estoniens.
Copyright : JPJ.
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